Cet article est adapté du premier épisode de mon podcast « L’Art de la Résilience », enregistré en 2022. Dans cette première saison, je raconte mon propre vécu. La saison 2 donne la parole à d’autres personnes qui témoignent de leur histoire.
Pourquoi raconter mon histoire ?
Je souhaite te raconter mon histoire pour témoigner. J’en ai plus que le courage, j’en ai l’envie. Le besoin. Je souhaite partager avec vous ce qui m’est arrivé.
Je vais essayer d’être la plus authentique possible, tout en ayant en tête de préserver ce que je dois préserver. Mais je ne veux pas te mentir. Je ne veux pas, je ne veux plus minimiser des faits pour ton confort.
Non. Car cela reviendrait à préserver une fausse image des violences et de l’inceste, alors qu’en fait… c’est tel que cela est. C’est violent, cruel, barbare, inhumain.
Et cela m’est arrivé.
À l’inverse, peut-être as-tu vécu des choses similaires. Je sais que nous sommes nombreuses et nombreux en France et de par le monde, même si nous n’en parlons pas. Alors préserve-toi à la lecture de mon récit. Je ne voudrais pas raviver la flamme de traumatismes que nous savons être destructeurs.
N’hésite pas à faire des pauses, à sauter des passages, bref, fais comme tu le sens.
Bourganeuf, dans les années 90
Alors, je t’explique un peu le contexte.
Nous sommes à Bourganeuf, en Creuse, dans les années 90. Je suis née à Rouen, mais ma mère a été mutée pour le travail. Nous voici donc en plein Limousin, loin de ma famille maternelle normande.
Nous vivons avec ma mère dans les locaux de fonction attribués temporairement par son travail. Je crois que je suis heureuse. Mon père n’existe pas de manière claire dans mes souvenirs et j’apprendrai plus tard qu’il n’était pas très présent au début.
Mais… il est revenu.
Il prétend revenir pour nous, mais je comprendrais plus tard qu’il revient par besoin, tel un parasite qui a besoin de son hôte pour survivre en l’exploitant jusqu’à l’épuisement.
« Papa », comme je l’appelle à cette époque, n’est pas « gentil ». Il se fâche très souvent, sans trop que je sache pourquoi, mais visiblement, je fais toujours des bêtises et je suis la raison de son énervement. Je ne suis pas quelqu’un de bien.
Vous m’entendez ? La roue de la culpabilité inversée commence à tourner et elle va prendre de la vitesse.
J’ai cinq ans
Je suis en grande section de maternelle lorsque je reçois la première correction dont je me souviens. La violence et l’injustice de cette punition sont à glacer le sang.
Mon père a perdu sa carte bleue (ou sa liasse de billets), à vrai dire, même encore aujourd’hui, je ne sais pas vraiment ce qu’il a perdu ce jour-là. Allez, restons sur la carte bleue.
Il la cherche… Mais il ne la trouve pas. Parce qu’il est bordélique. Il cherche, remue tout dans l’appartement, commence à s’agacer, à s’énerver, à devenir violent dans ses gestes.
De mon côté, je joue, mais plus la violence augmente, plus je deviens silencieuse et l’observe. Son regard s’arrête sur moi. Incapable de se responsabiliser, il estime que forcément, je suis la coupable.
« C’est toi qui y as touché ? » me balance-t-il en hurlant.
« Quoi ? Euh, non ! »
Je ne sais même pas ce qu’il cherche et je suis quasiment sûre de n’avoir absolument pas touché à ses affaires. Mais pour lui, je mens. J’ai forcément pris ce qui lui appartient puisqu’il ne le trouve pas. En tout cas, c’est sa logique.
Mon père m’attrape par les cheveux, me traîne jusqu’au lit parental, me baisse le pantalon, me baisse la culotte et se met à me donner des fessées. Des fessées d’une force monstrueuse qu’il compte l’une après l’autre.
Je hurle, je pleure, je ne comprends pas ce qu’il se passe.
Puis, il s’arrête à 100.
Il me demande de lui dire où se trouvent ses affaires. J’ai une minute pour lui dire où je les ai cachées. Sinon, on recommence.
Je pleure, je l’implore, je lui promets que je ne vois pas de quoi il parle, je ne sais pas, je suis perdue. Je cherche partout mais je ne sais pas ce que je cherche. Je trouve des affaires et lui demande « c’est ça ? » pour désespérément trouver quelque chose qui pourrait correspondre à ce qu’il a perdu.
Je suis terrorisée à l’idée de devoir me faire battre à nouveau. Mais malheureusement, à chaque tentative de recherche, je reviens bredouille et mon père recommence.
Fessée après fessée. Il les compte. L’une après l’autre. C’est long, 100.
Puis la 100ème fessée de ce second tour arrive et avec elle le soulagement que les coups cessent ainsi que l’espoir de pouvoir recommencer mes recherches afin de trouver quelque chose.
Malheureusement, je n’ai jamais retrouvé ses affaires.
Alors cela dura une bonne partie de l’après-midi.
Moi, à ce moment-là, je ne sais pas quand il va s’arrêter. Le corps et l’esprit encaissent. Je ne comprends pas ce qu’il se passe. Je souffre mais je dois survivre.
Puis, pour je ne sais quelle raison, il s’arrête. Sûrement d’épuisement. Ça fatigue de frapper aussi fort un enfant de 5 ans pendant si longtemps.
J’ai 5 ans. Je pèse moins de 20 kilos. Je pèse le poids de deux packs d’eau.
Je suis une enfant. Son enfant.
Après les coups
Pour la suite, mes souvenirs sont flous. Je crois qu’il s’en va.
Je me rappelle avoir extrêmement mal aux fesses. J’essaie de regarder dans quel état elles sont. Je me rappelle vaguement un miroir collé sur la porte de la salle de bains où je peux regarder mes blessures.
J’ai la peau qui saigne. Les petits vaisseaux de la peau ont explosé sous la répétition et la force des coups. Je saigne sous et sur la peau.
Ma mère est là. Elle était là, terrorisée pendant la scène. Je l’ai suppliée elle aussi car je ne savais pas ce que je cherchais.
Quand nous nous retrouvons toutes les deux, elle prend soin de moi, me donne une douche. Je crois qu’elle pleure. Elle me met de la crème sur les fesses.
Je me sens mieux.
Je me sens en sécurité.
Il revient dans la salle de bains, pendant que maman me met de la crème. J’ai peur, mais quand il revient, il est comme « surpris » de voir mes fesses si rouges. Il s’excuse et n’en revient pas d’avoir été si violent.
Mes souvenirs s’arrêtent ici.
C’est marrant, la mémoire. C’est très sélectif, et je me souviens des épisodes traumatiques mais pas forcément de l’avant et de l’après.
Et l’argent était où ?
Ah, et… tu savais où était son argent pendant tout ce temps ?
C’est tellement grotesque que je peine à te le dire aujourd’hui mais… ses affaires étaient dans une poche de pantalon, mis en boule sur une chaise de l’appartement.
Tout ça pour ça.
Face à tant de cruauté, tu comprendras bien qu’il m’a fallu du temps pour oser parler… parce que la honte est envahissante et il m’a également fallu du temps pour guérir et accepter ces blessures.
Je le chante dans ma chanson « Du temps », que tu as peut-être déjà en boucle dans ta playlist. 🙂
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